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Les contes

Pour rester dans les rêves de la petite enfance, voici le conte d'une princesse qui se marie avec un ogre. Pour être accepté en gendre royal, il s’est transformé en un irrésistible bel homme. Il a séduit le père en parlant de ses biens et son château à nul autre pareil, et a séduit la fille avec sa beauté et sa galanterie.

Cette histoire se vit en trois phases :
- Dans un premier temps, avec le beau fiancé, la princesse vit des moments heureux,
- Dans un deuxième temps, après le mariage, elle découvre que c’est un monstre. Son comportement envers elle se transforme, il l’emprisonne dans ce château vu de l’extérieur et un vrai cachot à l’intérieur.
- Dans un troisième temps, le Roi découvre la supercherie et déclare le deuil au royaume. Il réunit toutes les forces vives de la population, promettant une belle récompense à celui qui sauvera sa fille.
Enfin, la solution se présente : la princesse a sept frères, qui ont chacun un pouvoir extraordinaire ou magique. Seule la somme des sept pouvoirs peut venir à bout du monstre et libérer la princesse.

Moralité :
1) la beauté n’est pas toujours ce qu’on voit,
2) il n’y a pas de force imbattable, chacun peut rencontrer plus fort que lui,
3) l’union fait la force, il est plus aisé de travailler en groupe que seul.

Moralité : faites de vos enfants des princes et des princesses et offrez leur ce que vous avez de meilleur : le pouvoir d'aimer, le pouvoir de discerner le bien du mal, et le pouvoir de se mettre au service des autres.

O. Galleze

 

Monday, 27 April 2020 10:06

10-Légendes

 

Certaines histoires ne sont pas fondatrices, mais elles créent de l’empathie parce qu’elles viennent redresser une situation ou remettre les choses en place. Ce sont des légendes. Autrefois, la différence entre le mythe et la légende était palpable et relevait du genre littéraire, mais elle s’est estompée avec le temps.
Boughandja est un carnaval pour provoquer la pluie. A-t-il quelque chose en commun avec toutes les danses des pluies qui vont du Maroc en Egypte ancienne, aux indiens d’Amérique en passant par les Balkans ? Est-il l’ancêtre des prières musulmanes pour provoquer des pluies lors des longues sécheresses ? Les hommes peuvent avoir des comportements semblables devant des situations identiques, même s’ils ne se sont jamais rencontrés.
Dans le comportement social, vers la fin de l’automne, s’il ne pleut toujours pas, les mamans préparent les enfants à faire la danse de Boughandja. On fabrique un éventail : deux louches forment les bras, une plus grande forme le corps, le dos de la tête maquillé formant le visage (souvent, on habille la louche d’une robe de petite fille). Les enfants du village se rassemblent et font du porte-à-porte en chantant, et quémandent des semoules, des légumes secs, des fruits confits, de l’huile et des gâteries (d’autres histoires de porte-à-porte existent en d’autres événements comme Ayrad de Tlemcen ou tislit n-ba’ama à Adrar).
Une maison du village est désignée pour faire la cuisine et cuir ce qui a été offert. Plusieurs femmes viennent proposer leur aide. Le repas est offert à tous les habitants du village et les passants occasionnels.
D’où vient une telle pratique ? Plusieurs histoires, selon les régions, sont à l’origine de cette scénette. La plus commune et la plus partagée est celle d’un homme qui avait une très jolie fille appelée Ghandja ou Loundja. Tellement jolie qu’il ne l’a jamais laissé sortir à l’extérieur de la maison, par peur du mauvais œil. Un jour que la sécheresse sévissait, sa fille sortit dans la cour. Le ciel, devant sa beauté, se voile et il se mit à pleuvoir.
A partir de là, les villageois supplient le père, à chaque saison de sécheresse, de laisser sa fille sortir pour qu’il pleuve. Devant leurs tracasseries, le vieil homme prend sa fille et disparait dans la nature. Personne n’en a plus jamais entendu parler. Mais à chaque grosse sécheresse, les enfants du village sortent chercher Boughandja, le père de Ghandja, en allant de maison en maison, pour lui demander de laisser sa fille sortir pour faire venir les pluies et nourrir la terre. Dans les maisons, Loundja n’est pas. Mais par compassion, les mamans donnent aux enfants un peu de nourriture.
Cette histoire, de Annaba à Tlemcen, d’Alger à Timimoun, conçue avec des contenus diversifiés, dans des langues différentes, des environnements différents et des traditions différentes, a le même objectif : faire tomber les pluies, mais aussi un accord entre l’humain et les forces invisibles de la nature. Les anciens racontent qu’à chaque sortie, les enfants ne sont pas encore rentrés qu’il se met à pleuvoir.
La beauté de l’histoire est rehaussée par des proverbes, des citations, des poésies et des chansons. Ce qui montre la richesse de chaque région décrite par le poème et les aspects artistiques de sa création orale.

Les images ci-après sont de Rouiba, Adrar et du Maroc.

 

Ouiza Galleze

Sunday, 26 April 2020 09:08

9-Mythes et mythes fondateurs

Chaque région d'Algérie pullule d'histoires, marquées par la nature de la société, l'environnement, le passé et les aspirations des habitants.

 Le mythe fondateur est un terme qui revient souvent dans le discours sur les ancêtres ou sur l'origine. On parle de mythe fondateur quand le début de la vie en société dans un lieu précis est rehaussé par une histoire qui donne à cet endroit une spiritualité qui le rattache à ses habitants. Comme l'histoire des deux pélerins à El-Hamel, ou Sidi Anderrahman à Alger et Sidi Mhamed à al-Hamma/Belcourt.

La création du monde est entourée de mythes sur les phénomènes naturels, les relations de l'homme à Dieu ou encore le vivre ensemble. La question des mythes fondateurs concerne la cosmogonie, l'origine de l'homme et les récits sur l'origine du monde et de la vie en général. Tout mythe relaté est porté par une tradition orale. Le mythe favorise la parole et l'échange, celui qui ne parle pas s'exprime par la violence. Le mythe instaure harmonie et sagesse là où le chaos fait peur, par la symbolique il remet celui qui raconte sur la voie de l'entente, du débat, du dialogue et de la conciliation. Il essaie aussi de trouver des vérités là où la raison n'arrive pas.

Dans Anthropologie structurale, Claude Levi-Strauss écrit : « Le mythe se définit par un système temporel rapportant des événements passés « avant la création du monde » ou « pendant les premiers âges». Sa valeur intrinsèque provient de ce que ces événements, censés se dérouler à un moment du temps, forment une structure permanente et deviennent intemporels, se rapportant simultanément au passé, au présent et au futur ». La structure temporelle du mythe est donc à la fois historique et anté-historique.

Il y a des centaines voire des milliers de mythes fondateurs en Algérie. Mais on s'en éloigne souvent par un excès de rationalité ou un abus de radicalité qui qualifient le mythe de charlatanisme, provoquant l'amnésie par rapport à notre histoire.

Voici quelques histoires collectée à Médéa dans le cadre d’une étude sur l'inventaire PCI, réalisée par une équipe de chercheurs du CNRPAH. Ibn Khaldoun dit : « El-Média, a été fondée par Bologhine ibn Ziri, au XIe siècle ». Mais la mythologie raconte que « Médéa est une ville offerte par les anges et protégée par eux. Ils l'ont installé dans l'atlas tellien, si le mal rentre le matin il en ressort le soir. Il ne peut y passer la nuit. »

Quelques histoires qui parlent de l'eau. L'eau est un élément purificateur, beaucoup de choses se passent dans les fontaines et les sources :

-« Ain Dhab » était une source qui un jour a déversé de l'or à la demande d'un homme saint pour aider une population à sortir de la misère.

-« Ain achrab wa-h-rab » était une fontaine sur la route de Hennacha, située dans un bois épais qui impressionne et fait peur. On raconte qu'une ogresse régnait sur les lieux et empêchait les gens de se désaltérer. Par un temps de sécheresse, les gens ont manqué d'eau. Un homme courageux est allé trouver l'ogresse. Après maintes négociations, ils parviennent à un accord. « Je permets, dit-elle, à celui qui a soif de boire, mais nullement de s'asseoir pour se reposer. »

-« Ain La'arayès » était une source porte-bonheur pour les mariées qui espèrent le bonheur et la stabilité conjugale. Toutes les mariées en faisaient la visite pour les souhaits d'avant les noces. Mais cette tradition a disparu depuis que les filles ont fait du hammam une autre tradition de mariage.

-A Sidi Mahjoub, il y avait une source avec un palmier sacré. Sa visite protège contre la malédiction et suspend le sacrilège (tqaf).

Il existe à Médéa un nombre incalculable de sources et de points d'eau. La majorité d'entre elles ont disparu ou ont été détournées de leur mission mythique, même si elles ont encore des rôles thérapeutiques, sinon elles alimentent des besoins à la population.

 
Ouiza Galleze
Saturday, 25 April 2020 17:46

8-Les outils traditionnels

Mahraz /aghiyaz : pilon : il sert à piler ou broyer les choses, les épices surtout et les ingrédients en petites quantités comme l’ail. Il est fabriqué en métal précieux pouvant survivre à plusieurs générations. On le trouve aussi en bois, il est dans ce cas moins résistant.
Sa grande sœur est « ar-hiwa », « thissirt », la meule, qui sert à broyer le blé, l’orge et tous les agrumes et légumineuses secs.
Qedra/ taqdirt/tachechuyt/le faitout : est un outil spécial, qui est probablement originaire d’Afrique du Nord, puisqu’il sert essentiellement à la sauce du couscous et accompagne le couscoussier. Il sert aussi à la chorba, surement un usage à posteriori. Il est fait de différents métaux, inox, aluminium, cuivre, bronze et aussi en terre cuite (argile). Autrefois les nomades le fabriquaient à partir de lamelles de branches de palmier et de ses feuilles, pour être plus facilement transportable dans le désert, avec un système de cuisson adapté. Mais ce modèle que j’ai vu personnellement chez une femme de In Salah en 2000, a surement disparu.
Kaskas/tasaksut/couscoussier : est un outil fabriqué exclusivement pour la préparation du couscous, même si son utilité s’est avérée profitable à d’autres missions. Il accompagne le faitout et doit dater de la même période. On ne se rend pas compte ou on n’y pense pas trop, mais le couscous constitue à lui seul une révolution dans l’art culinaire. Et cela apparaît à deux niveaux : d’abord la cuisson à la vapeur : qui est un régime alimentaire distingué (qu’on retrouve aussi chez les chinois, qui sont les pères d’une ancestrale tradition). Et la transformation : le fait de prendre un grain de blé, d’orge, de mil ou de sorgo, le moudre et le rouler pour le monter en grain qui cuit à la vapeur sans coller. Al-qedra wal keskas à eux seuls sont une industrie alimentaire.
Dans certaines régions, le terme keskas désigne le couscous.
Djefna/Gues’a/Tavaqit/tarahalit/tarvuyt est le plat qui sert à rouler le couscous. Large, incurvé sur les côtés pour ne pas déborder, c’est une œuvre qui fait preuve d’ergonomie avant son temps. Même si rouler le couscous reste une mission difficile. C’est toute une civilisation.
L’histoire de qedra, keskas et djefna s’inscrit dans la complémentarité. On ne peut imaginer l’un sans l’autre, même si leur usage s’est varié après coup. Elle est ancienne et s’inscrit dans l’histoire de l’art culinaire de l’Afrique du Nord. Des ustensiles de cuisine ont été découverts en Algérie de l’époque de Massinissa, mais beaucoup de couches archéologiques plus anciennes ne demandent qu’à être découverte et les entrailles de la terre ne cesseront jamais de nous surprendre.
Les premiers débris d’un couscoussier à trou découverts en Algérie datent du moyen âge. Le problème est que les premières fabrications étaient en terre, en rafia ou en feuilles de palmier, elles résistent au temps ordinaire mais pas au temps archéologique.
Gherbal : un autre outil réservé au couscous qui sert à équilibrer les grains selon des grosseurs prédéfinies par des trous de tailles variables. Il était entièrement fabriqué avec des produits de la nature animale et végétale, avant d’adopter le métal et le tour en bois travaillé.
On a aussi al-maraq, avoudou, le saucier ou verseur à bec court,
Tabouqalt bouqala, un verseur à bec long, pour servir l’eau à table,
Achmoukh, la cruche qui sert à garder l’eau fraîche,
Akoufi, al-koufi, une jarre murale pour la réserve de grandes quantités de légumes secs,
Tachevrit, petite jarre pour la réserve d’huile
Tnidjra/Abidouh : un faitout plus large et plus commun que al-qedra pour cuire différentes sauces ;
Tadjine/afarah : une plaque aux bords relevés, en terre ou en métal, pour cuire le pain ;
Kanoun : creusé à même le sol pour faire un feu ;
Nafakh : un outil à base de terre pour faire le feu, en remplacement du kanoun adapté aux maisons de ville.

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Ouiza Galleze

Dans les inventaires réalisés dans plusieurs région d’Algérie par des équipes de chercheurs du CNRPAH, certains éléments sont singuliers alors que d’autres traversent l’espace comme ils ont traversé le temps. Le tissage est un savoir-faire commun à tous les habitants d’Afrique du nord, de la Méditerranée et même au delà. Il varie à peine d’un pays à l’autre, d’une région à l’autre et d’une classe sociale à l’autre. Très ancien, il est encore en usage dans de nombreuses régions, généralement pratiqué par les femmes, dans un métier vertical (à haute lice) ou horizontal (à basse lice).
On fabrique des burnous, des qechabiya, des hayek, des zarbiya. Les outils utilisés, presque tous les mêmes, n’ont que le nom qui change, tantôt en arabe, tantôt en amazighe. Encore que, souvent les appellations sont du amazigh arabisé, et même francisé comme le cardage (aqardache).
La légendaire histoire de Pénélope, femme d’Ulysse roi d’Ithaque, montre bien que le métier à tisser concerne les femmes de toutes les catégories sociales, et n’exclut même pas les reines. On trouve certes des tisserands hommes. Mais ils en font une profession et la partie ritualisée du métier à tisser reste propre à l’espace féminin, car il existe des rites que les hommes ne connaissent pas, qu’ils ne transgressent pas non plus.
Certains villages sont connus et reconnus pour le prestige de leurs tisseuses, c’est le cas de Mas’aad des Ouled Nayel (Djelfa) et les Ath-Hichem de Kabylie. Les femmes, même très affairées, continuent de tisser pour la maison, pour le mariage de leurs filles, pour les hommes de la famille et de plus en plus pour le commerce.
Le tissage est un phénomène de société. L’outil du métier à tisser est un appareil ancestral que se transmettent les femmes de génération en génération. Sa fabrication est un ouvrage lourd, son montage aussi puisqu’il occupe la moitié d’une grande pièce, il est démonté à la fin de chaque ouvrage. Les matériaux de fabrication et la matière première sont liés au climat. Dans les régions à large élevage ovin, c’est la laine de mouton qui est l’élément de base. Dans les régions du Sud à large élevage camelin, c’est plutôt louber (poils de chameau) qui est utilisé. Il reste que louber est un élément très prisé et très cher parce qu’il faut plusieurs chameaux pour parvenir à réaliser une qechabiya. C’est ce qui explique la différence de prix entre le burnous et la kechabiya, me dit Fatima, une tisserande de Boussaâda, et non la main d’œuvre très féminine qui reste à peine évaluée. Pour alléger la dépense et optimiser le commerce, louber est parfois remplacé par de la fibre.
Un bon burnous ne doit pas peser plus de 500gr, et une bonne kechabiya pas plus de 700 gr, disent les connaisseurs. Les fabricants ne connaissent pas la retraite, car ce savoir-faire s’affine avec l’âge, et les tisserands deviennent en fin de vie de vraie école du métier d’art.
Le burnous est une spécialité pointue, d’un art privilégié, il se fabrique en une pièce et la symétrie entre la gauche et la droite, avec la mesure précise de la taille du porteur, sans patron, sans mètre ruban, relève d’une main de maitre. Mais beaucoup se désolent de la disparition des derniers spécialistes en la matière. Il suffit de voir les rues des villes et villages en hiver entièrement peuplés de qechabiya ou encore de manteaux pour tous les âges pour parvenir au constat que le burnous est désormais un matériau de musée. Alors que jusqu’aux années 50/60, les montagnes des hivers enneigés sont toutes peuplées de burnous.
Sur le terrain, même si je n’ai pas fait toutes les wilayas, j’ai rencontré encore quelques spécialistes à Boussaâda, en Kabylie, à Naâma, mais, urgence signalée, il faut qu’une opération de protection soit rapidement mise en œuvre, pour ne pas perdre ce métier de valeur qui est en perte de vitesse, menacé du danger de l’oubli.
Le métier à tisser, c’est aussi les tapis (zarbiya/zraba, au pluriel) qu’on trouve encore au nord et au sud, à l’est et à l’ouest du pays, avec des différences artistiques, alors que la technicité reste fondamentalement la même. Certains modèles utilisent la laine dans sa couleur nature, comme dans le tapis traditionnel de Ghardaïa. Alors qu’à Médèa, la décoration dépasse les formes géographiques de traits, de zigzags et de losanges, pour présenter des fleurs et des arbres, suivant un canevas, semblables aux travaux du point de croix.
Al-zarbiya, de tailles variables pour les murs et les sols, est un objet de décoration alors que le hayek est fonctionnel. Al-hayek, al-bourabah, al-hanbal, al-hawli… sont des noms attribués à presque un même ouvrage. Les différences entre eux sont subtiles, et pas dans le processes de fabrication. Mais ce n’est pas le propos du jour. Qu’il serve de literie ou de décoration, le hayek se retrouve dans plusieurs régions d’Algérie. L’exemple à citer est celui d’ath Hichem, couronné par un salon qui en est à sa 10ème édition. Essentiellement organisé par une écrasante présence féminine, la fête du tapis traditionnel d’Ath Hichem, qui se déroule dans la commune d’Aït Yahia (daïra d’Aïn El Hammam, dans la wilaya de Tizi Ouzou), rappelle chaque année (même si certaines années passent outre) que ce métier doit résister au temps, il doit se renouveler et passer au générations futures.
Pour résister à la modernité, dans un monde où les couettes sont plus chauffantes, plus légères plus pratiques et moins chères, les tisserands et tisserandes ont décidé de varier leur production, optant notamment pour la décoration maison. Les tapis sont réduits dans leurs dimensions pour couvrir des canapés d’une place, agrémentés par des coussins, des descentes de lit et même des nappes à bibelots.
Pour l’instant, ce qui sauve le patrimoine du hayek, de zarbiya et parfois du burnous, c’est encore la femme. Dans plusieurs régions du pays, les trousseaux de mariées comptent plusieurs pièces tissées main. Seul un inventaire global nous donnera une image fiable de ce qui existe encore comme détenteurs de ces métiers d’art dignes de l’orfèvre. Mais pour les garder, ces savoir-faire ont besoin d’une vraie place sur le marché dans l’économie nationale.

Ouiza Galleze

Le palmier fait partie du patrimoine agricole, et pas des moindres, c’est le cœur de la vie oasienne. Plus que l’olivier ou le figuier, le palmier est source de vie dans le désert et tout en lui sert à raccommoder aux difficultés d’un climat rude.
Le palmier, an-nakhla en arabe, tazdayt en amazigh, est un bien des communautés oasiennes dans la quasi-totalité du Sahara algérien, et dans d’autres déserts du monde. Une des créations les plus anciennes, on l’appelle al-âmma (la tante maternelle) parce que Dieu l’aurait créé en même temps qu’Adam pour nourrir la descendance de celui-ci. Une légende raconte : « lorsque Dieu a fait l’homme, il a conservé un peu de cette terre et a fabriqué un palmier. C’est un arbre sacré qui lui servira de nourriture et d’abri ».
Hormis les palmiers décoratifs plantés au nord, c’est à partir de 150 km au sud d’Alger que commencent à apparaître les premiers palmiers, qui deviennent de plus en plus denses au fur et à mesure qu’on se rapproche de la chaleur et du climat sec du Sahara.
Géographiquement, on le trouve sur le ruban des portes du sud au nord de l’Atlas saharien, Saïda, al-Bayedh, Naâma, M’sila…
Ensuite, la zone de grandes potentialités s’étend du sud-est au centre-sud, passant par Biskra, el-Oued, Oued Righ, M’niaa, Ghardaîa, Ouargla, jusqu’à la Saoura dans l’ouest entre Beni-Abbas, Taghit (l’oasis ensorcelante) et Bechar. A ce niveau se trouve la région de Tolga à Biskra, connue pour sa Deglet-Nour. Il y a aussi les plantations de Ghout (fosse, cuvette, entonnoir), à el-Oued. C’est un système unique : on creuse jusqu’à la nappe phréatique, dans cette région riche où l’eau se trouve à quelques mètres à peine. Ainsi, le palmier n’a pas besoin d’être arrosé, il va chercher l’eau avec ses racines. C’est un système ingénieux de patrimoine agricole mondial (SIPAM) à protéger et promouvoir.
Et enfin, vers le grand-sud où le palmier est moyennement présent surtout en signe d’espérance, c’est à Timimoun, Tidikelt, Djanet (oasis mythique), Ihrir (zone humide classée sur la liste RAMSAR), qu’on rencontre des palmeraies significatives et productives.
Le palmier est un patrimoine agricole, mais où le planter selon une géographie spécifique, comment l’arroser, le monter, cueillir ses fruits, fabriquer des ustensiles à base de son tronc et construire des murs et des plafonds avec ses branches… ce sont là des savoir-faire que détiennent encore quelques notables communautés du désert qui veulent bien partager leurs connaissances avec des gens intéressés.
Du palmier, on mange les dattes bien sûr, mais on fabrique aussi de la vaisselle, des meubles et on construit des maisons. La datte se mange crue et cuite, avec un couscous, en confiture, en sirop, en poudre…
Outre son utilité culinaire et domestique, le palmier-dattier est source de spiritualité et alimente une mythologie. En matière médicale, son pollen est un traitement privilégié pour les questions de stérilité et d’impuissance. Le palmier mâle est source de fécondité et les hommes s’arrachent le cœur à la floraison. Cultuellement, il a ses usages : le noyau de la datte est utilisé dans des rituels de sacralité pour protéger contre les forces du mal, le bébé à la naissance, le petit garçon à la circoncision et la jeune fille au mariage. Pour les filles, lors d’un rituel de passage typiquement féminin, les branches leur permettent de choisir leurs élus pour le mariage. Ce qui montre le rôle décisif de la femme dans le choix de son partenaire de vie.
Enfin, la vie du palmier rythme les différentes étapes de l’existence dans le Sahara. La palmeraie est le ciel d’un microclimat qui permet à la vie végétale de s’épanouir. On y découvre un système d’arrosage singulier, les foggaras que j’aborderai plus tard. La vie dedans est ordonnée selon un calendrier spécifique qui règle les événements du quotidien, que détermine le moment de la plantation, la cueillette, la coupe des palmes, l’arrachage des pousses et la recherche d’eau.
Dans le désert, le palmier c’est la vie.

 Ouiza Galleze

Wednesday, 22 April 2020 17:34

5-Sboua de Timimun

Timimoun, dans la wilaya d’Adrar, une oasis ensorcelante de la région du Gourara, construite au-dessus de la palmeraie, est réputée pour ses constructions de couleur ocre, à base d'argile, de paille et de tronc du palmier, adaptée au climat extrêmement aride. C’est un genre architectural berbéro-soudanais qu’on retrouve à Adrar, Reggane, In Salah, toutes situées autour du plateau du Tademaït. Il a aussi inspiré des villes du Sahel tels Tombouctou et Djenné.

Malheureusement, on voit s’ériger ses dernières décennies du fer et du béton, à l’encontre des saines traditions des anciens.

Cette région a bénéficié du classement de trois éléments de son patrimoine sur les listes de l’Unesco.

« sbouâ N’bi», ou « Le sbouâ, pèlerinage annuel à la zaouïa de Sidi al-Hadj Belkacem», reconnu comme patrimoine de l’humanité en 2015. C’est la célébration pendant 7 jours de la naissance du prophète, du 12 au 18 Rabie al-Awwal.

En effet, chaque année, des pèlerins des communautés Zénètes, venant de tous le sud-ouest du Sahara algérien, visitent les mausolées des saints et commémorent la naissance du prophète. Le sbouâ comporte des pratiques culturelles festives et des activités propres aux communautés locales, accompagnées de chants et de danses. Les pèlerins terminent leur voyage le septième jour sur une place à l’extérieur d’une zaouïa située au centre de Gourara, qui abrite la qobba (mausolée) de Sidi al-Hadj Belkacem.

A l’origine de cet événement, cette région était ravagée par les guerres de tribus. Soucieux de trouver une solution, Sidi al-Hadj Belkacem (XVIIème siècle) voit dans un rêve le prophète qui lui donne la solution. A partir de là, son autorité est reconnue parmi toutes les tribus et ce jour est célébré chaque année pendant 7 jours.

 

Ouiza Galleze

Wednesday, 22 April 2020 17:06

4-L’histoire sacrée d’al-Hamel

 

 

Les mythes, les légendes et les contes font partie du patrimoine culturel immatériel, ils sont fondateurs dans chaque parcelle de l’Algérie.

Il y a beaucoup d’histoires que les anciens racontent. Et nous, sous couvert de rationalité, on répond : « ça n’existe pas », ou sous couvert de religion, on dit : « c’est bid’a (بدعة).

Faux ! Ces histoires souvent symboliques, contribuent à construire notre identité, notre sentiment d’appartenance et notre fierté.

C’est une fierté que Médéa soit une ville offerte par les anges, que Sidi M’hamed ait deux tombes à Alger et en Kabylie, que Lalla Mansoura al-Amazighiya de Ouargla ait été aspirée par les cieux, qu’à Timimoun il y eut 7 sœurs d’une beauté rare qui soient fondatrices de 7 tribus et 7 ksars.

Voici une histoire qui nous vient de Boussaâda, exactement d’al-Hamel, qui donne sens aux notions de « sentiment d’appartenance » et du « vivre ensemble ». C’est la ville de Lalla Zineb et la ville d’accueil de la Rahmaniya, aux temps difficiles après l’insurection de 1871.

Ça se passe vers le 15e siècle. Il n’y avait rien à el-Hamel, juste le désert, de la terre et quelques buissons éparpillés.

Deux vieux (certains disent trois) venus de loin, se sont arrêtés pour se reposer, puis passer la nuit, pour continuer demain et aller plus loin, à la recherche de leur destin. Ils avaient, pour supporter la route, que leurs bâtons de pèlerins.

Le plus vieux a déposé son bâton à côté de lui pour s’aider à se relever au réveil. Mais dans la nuit, l’herbe a poussé autour du bâton et l’a enveloppé, comme s’il était resté plusieurs jours dans une terre marécageuse.

Le vieux, ne pouvant pas arracher son bâton au sol en conclut : « cette terre a décidé de nous retenir chez elle. C’est là que nous allons élir domicile. »

Ils contruisirent un abri de fortune et restèrent. Peu à peu des gens vennaient leur demander conseils, ou habiter près d’eux parce que chassés de leurs tribus…

C’est ainsi que se contruit un village et se peuple: c’est un village sacré parce qu’il a été fondé par deux hommes sacrés, des awliya’ Allah al-salihine (ceux qui disent qu’ils étaient trois, disent aussi que le troisième aurait continué sa route pour trouver plus loin son destin) et tous ceux que la vie a éprouvés, les leurs les ont rejetés et cette terre d’al-Hamel les a accueilli. Al-Hamel, la terre des errants est une terre d’accueil pour les gens égarés.

Ce qui va ajouter à la sainteté de la ville est l’arrivée quelques siècles plus tard de Sidi Belkacem qui va fonder là sa zaouïa, alors que tout le destinait à être un grand maitre de la Rahmaniya à Ath-Smail en Kabylie où il a fait ses études ou à Alger pour seconder le maitre de la Tariqa.

Lorsque les gens de la Rahmaniya ont été inquiétés par les français, fermant la zaouia de Ath-Smail puis son annexe d’Akbou et perturbant les activités de celle d’Alger, emprisonnant, exilant et martirisant les adeptes, Chaykh Aheddad, le père spirituel de la Tariqa leur dit : « Allez à al-Hamel, il y a la-bas un maitre qui vous attend ».

Ainsi les choses ne se font jamais par hasard. Il y a toujours une philosophie, une raison d’être, une éthique, une sagesse que le non-initié ne perçoit pas. Comme le battement de l’aile d’un papillon peut provoquer un tsunami à quelques milliers de kilomètres plus loin dans l’espace, la décision d’un chaykh au XVe siècle, de faire société en un lieu, peut être la raison d’un entendement fait pour recevoir la plus grande Tariqa algérienne au XIXe siècle. Là où les grands saints (ahbab Allah) auront toujours leur place.

Al-Hamel est devenue une des plus grandes universités de théologie et de littérature en Algérie qui a fonctionné jusqu’à l’indépendance, parce qu’un jour deux pèlerins y ont passé la nuit.

Les tombes des deux pèlerins sont toujours visitées à quelques mètres de la zaouïa qui est venue leur donner raison, là où repose Lalla Zineb, son père et leurs successeurs.

 

       

Sidi Belkacem

Lalla Zineb

Zaouia el-Hamel

Tombes des 2 errants

 

 Ouiza Gallèze

Wednesday, 22 April 2020 17:01

3-Dialogue entre Si Mohand et Chaykh Mohand

 

Chaykh Mohand Ou-l-Hocine (1836 -1901), est un homme religieux, un maitre soufi des awliya’ allah as-Salihine, du xixe siècle, du village de Taka Ait Yahia, de la Haute Kabylie. Il est issu d’une célèbre famille de Tolbas, les Aït Ahmed, de la tribu des Aït Yahia, dont descend aussi Hocine Aït Ahmed.

Chaykh Mohand Ou-l-Hocine est un adepte de la tariqa Rahmaniya. En 1871, il a survécu à l’insurrection dans laquelle la Tariqa Rahmaniya, à laquelle il était affilié, a joué un rôle majeur sous la direction du Chaykh Aheddad.

Il a été mis en lumière par plusieurs écrivains notamment Mouloud Mammeri dans « Yennayas a-chikh Mohand », et aussi chanté par Ait Menguelat.

Si Mohand Ou Mhand (1848-1905) est un poète philosophe de Laarba N’Aït Iraten, de haute Kabylie. Son œuvre inspirée de sa vie, raconte son enfance, alors qu’il se destinait à une carrière savante, une carrière avortée par les agressions coloniales, la mise à feu de son village, l’exécution de son père, la déportation de son oncle en Nouvelle-Calédonie. Sa famille a été totalement dispersée.

Il raconte, plus largement, les déambulations du poète errant qu’il est devenu, dans une vie placée sous le signe de la violence et de l'exil, déraciné et seul.

Ses Isefra (poèmes), ont été publiés sous forme de recueils à plusieurs reprises, notamment par Amar n-Said Boulifa en 1904, Mouloud Feraoun en 1960, Mouloud Mammeri en 1969 (et Larab Mohand Ouramdane au Maroc en 1997).

Cette vidéo met en scène la rencontre des deux hommes, dans une joute poétique passionnante, où Chaykh mohand prédit à Si Mohand qu’il mourra exilé (aghrib).

Ouiza Gallèze

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